L’influence romantique

Dossier : Le monde intérieur de Vilhelm Hammershøi

« Le monde doit être romantisé. C’est ainsi que l’on retrouvera le sens originel. Cette opération est encore totalement inconnue. Lorsque je donne à l’ordinaire un sens élevé, au commun un aspect mystérieux, au connu la dignité de l’inconnu, au fini l’apparence de l’infini, alors je les romantise. »

Novalis

L’influence du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich est assez évidente. Hammershøi recrée ces mêmes espaces austères au sein desquels il place des personnages vus de dos, mais dont la présence n’est ni systématique, ni proéminente. Il reprend également un motif caractéristique de la peinture romantique, en particulier allemande : celui de la fenêtre.

Caspar David Friedrich, Femme à la fenêtre, huile sur toile (73 x 44,1 cm), 1822, Alte Nationalgalerie

Il se l’approprie toutefois avec des distinctions notables ; là où les Romantiques utilisaient le motif de la fenêtre ouverte comme un passage symbolique vers l’extérieur et l’imaginaire, Hammershøi peint des fenêtres qui sont non seulement fermées, mais aussi opaques. S’il préserve ainsi l’influence du romantisme dans son attachement à offrir des compositions propices à l’introspection, il force toutefois le spectateur à une réflexion sur son moi intérieur, en peignant des pièces dénuées de vie dont il est impossible de s’échapper. Il n’existe pas chez Hammershøi cette tension entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’espace clos intime et le monde vaste au-dehors. A la place, il crée un espace de méditation contenu entre les murs des pièces, invite le spectateur à s’évader de cette atmosphère claustrophobe non pas en trouvant refuge au-dehors, mais en explorant son moi intérieur et son propre univers. Cette dépersonnalisation du sujet permet au spectateur de s’approprier la toile pour y projeter son sentiment et son imaginaire.

Vilhelm Hammershøi, Chambre à coucher, huile sur toile
(73 x 58 cm), 1890. Collection particulière.

Dans son étude au sujet de Caspar David Friedrich1, l’historien d’art Norbert Wolf décrit le paysage romantique comme le « résultat d’une interaction complexe entre l’impression visuelle, l’état émotionnel et la réflexion intellectuelle ». Les toiles de Hammershøi semblent également établir un lien profond entre sa représentation d’un monde quasi monochrome et silencieux, le sentiment mélancolique qui s’en dégage et la façon dont le spectateur est amené à réfléchir sur cette vision contemplative du quotidien qui n’est pas réaliste. L’univers poétique que Hammershøi nous invite à explorer n’est dont pas en dehors de soi, mais à l’intérieur de soi. Il pousse à l’extrême la pensée de Novalis : « L’homme est en somme tout autant que l’univers. Ce n’est rien de défini ; mais il peut et doit en même temps être quelque chose de défini et d’indéfini. » Les intérieurs de Hammershøi sont tout autant des univers définis qu’indéfinis, puisqu’ils renvoient chacun à son moi intérieur. Et le spectateur n’est plus dépassé par la grandeur et la force de la nature mais par son imaginaire, cet infini que l’artiste nous oblige à explorer.

Vilhelm Hammershøi, Figures près de la fenêtre, huile sur toile (55 x 46 cm),
v. 1895, Collection particulière

Cependant, l’artiste n’exploite pas la veine sentimentaliste des Romantiques, plus enclins à décrire les tourments de l’âme en ayant parfois recours à des sujets légendaires ; il nous livre à la place un intérieur mis en scène, une composition raisonnée, structurée par la ligne et la lumière où tout le reste parait superflu : les meubles et les objets, la décoration spartiate, les personnages qui s’apparentent eux-mêmes à des objets. On retrouvera peut-être toutefois une forme d’élan religieux, quoique sobre, dans la croix que forme le meneau de la fenêtre, un ressort visuel déjà soupçonné dans la peinture de Friedrich.

La composition des toiles de Hammershøi est particulièrement réfléchie et participe au sentiment de malaise indéfinissable et d’isolement qui imprègne son oeuvre. Elle repose essentiellement sur la ligne, ce qui renforce l’impression de statisme et d’austérité. Tout semble parfaitement ordonné même si cet ordre n’est pas tout à fait compréhensible, car il n’existe pas de dimension narrative. Pour autant, les horizontales et les verticales donnent une structure très rigide à la composition, comme si l’artiste cherchait à cadrer les émotions du spectateur. Le motif de la porte est également courant dans son oeuvre. Parfois ouvertes, souvent fermées, elles ne laissent jamais entrevoir une véritable issue : au plus, le spectateur se retrouve devant des pièces en enfilade dans lesquelles le regard se perd. Lorsqu’elles sont fermées, elles bloquent visuellement le spectateur, qui se retrouve face à un mystère, ignorant ce qui se cache derrière elles. Elles attisent ainsi la curiosité du spectateur tout autant qu’elles le frustrent, et lui donnent l’illusion de devoir faire un choix entre différentes directions. A l’inverse de la démarche romantique, qui souhaitait ouvrir l’esprit à travers le monde extérieur et la nature, Hammershøi emprisonne le spectateur, le force à se replier sur lui-même et dans un dédale psychologique où ce qui s’apparente à des ouvertures (portes et fenêtres) ne sont en fait que des illusions.

Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec femme debout, huile sur toile
(55 x 46 cm), 1905, collection particulière

Il existe encore un parallèle intéressant avec l’oeuvre de Friedrich : celui des personnages vus de dos. Wolf les désigne comme étant à la fois des « supports sémantiques guidant le regard du spectateur » et qui permettent « d’appréhender la profondeur formelle tout autant que psychologique ». Il est difficile d’évaluer le rôle des personnages (il s’agit souvent de sa femme Ida) qui peuplent les toiles de Hammershøi car, comme pour les autres éléments de ses compositions, ils ne permettent pas d’établir une narration ou d’évoquer une fonction. L’artiste peint des individus, parfois de simples silhouettes aux allures fantomatiques, qui tournent le dos au spectateur ou, lorsqu’ils lui font face, ne le regardent pas, ce qui ajoute de la froideur et met de la distance entre eux et le spectateur. Dans la peinture romantique, les personnages évoquent souvent l’attente, la nostalgie qu’ils éprouvent face aux paysages qu’ils admirent. Chez Hammershøi, il est difficile d’identifier ce qu’ils peuvent ressentir ou penser. Leur présence semble aussi anecdotique que celle des objets.

D’autres artistes mériteraient encore d’être évoqués. Citons simplement Georg Friedrich Kersting (1785-1847), dont les intérieurs austères et silencieux, peuplés de personnages isolés, annoncent ceux de Hammershøi. Ses pièces, si elles sont dénuées d’éléments anecdotiques, ont toutefois la particularité de refléter à travers quelques indices la personnalité ou l’activité du sujet. Et notons enfin Adolph Menzel (1815-1905) qui propose lui aussi une série de toiles représentant des pièces meublées avec juste l’essentiel.

Georg Friedrich Kersting, La salle d’étude de Reinhard, huile sur toile
(47 x 37 cm), 1811, Alte Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin
Adolph Menzel, Pièce avec balcon, huile sur toile (58 x 47 cm), 1845,
Alte Nationalgalerie, Staatliche Museen zu Berlin

1 Norbert Wolf, Caspar David Friedrich, Taschen, Cologne, 2013

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