L’héritier de l’âge d’or de la peinture danoise

Dossier : Le monde intérieur de Vilhelm Hammershøi

En dépit de sa singularité, l’oeuvre de Hammershøi est l’héritière de ce qu’il convient d’appeler l’âge d’or de la peinture danoise, qui s’épanouit durant toute la première moitié du 19è siècle. Menée par Christoffer Eckersberg (1783 – 1853), l’école s’attache à créer un vocabulaire iconographique qui lui est propre et représentatif d’une nation prospère et unie, attachée aux traditions scandinaves. C’est ici que Hammershøi puisera ses sujets, essentiellement centrés autour de la vie quotidienne et des intérieurs bourgeois contemporains.

Christen Købke, Portrait de Frederik Sødring, huile sur toile (42,2 × 38,9 cm), 1832, Den Hirschsprungske Samling

La formation de l’artiste est en effet classique, puisqu’il entre dès 1879 à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Copenhague, où il étudie dans la tradition de la peinture danoise. Il se lie d’amitié avec d’autres artistes : Jens Ferdinand Willumsen (1863-1958), Carl Holsøe (1863-1935), Johan Rohde (1856-1935), Peter Ilsted (1861-1933). Son professeur est Peder Severin Krøyer (1851-1909).

Excellent dessinateur et successeur de Christen Købke (1810-1848), Krøyer est un peintre réputé également pour son traitement particulier de la lumière, si caractéristique de la peinture scandinave. Ancré dans le naturalisme, il jouit d’une certaine notoriété et parvient à se faire un nom jusqu’à Paris, où l’art danois est déjà méconnu. C’est grâce à lui que Hammershøi se fera connaître dans le milieu de l’art parisien, où son oeuvre est reçue avec moins de réserves que dans son pays d’origine. Krøyer permet en effet à plusieurs peintres danois de présenter leurs toiles à l’Exposition Universelle de 1900, et prit la défense de ses élèves lorsque leurs tableaux, jugés trop particuliers et éloignés des conventions, sont refusés au palais royal de Charlottenborg. L’historien d’art Karl Madsen commente ainsi :

« Mais dans le château [Charlottenborg], Krøyer s’est formidablement battu avec les perruques. Il ne les épargnait pas, pas plus qu’il ne s’épargnait lui-même quand il s’agissait de soutenir les jeunes talents. Dans ce combat, il brûlait de zèle et de colère. »

Krøyer ouvre ses élèves à l’avant-garde parisienne, à laquelle Hammershøi restera somme toute imperméable. Néanmoins, la résistance que son oeuvre rencontre au Danemark le poussera à fréquenter des ateliers libres inspirés par ceux existant en France et à participer à l’Exposition Libre de 1891. Peintre de plein air, Krøyer s’intéresse peu aux scènes d’intérieur. Il transmet néanmoins à Hammershøi le goût du dessin et son intérêt pour la lumière, que ce dernier laisse délicatement entrer par les nombreuses fenêtres qui peuplent ses toiles.

Vilhelm Hammershøi, Intérieur à Strandgade, huile sur toile (43 x 50 cm),
1901, Galerie Nationale du Danemark

Krøyer n’est pas le seul artiste de l’âge d’or qui marquera Hammershøi de son influence. Christoffer Eckersberg, chef de file de l’Ecole de Copenhague et élève de Jacques-Louis David (1748-1825), perpétue la tradition néo-classique. S’il se consacre d’abord à la peinture de paysages, il peint aussi à partir de 1830 des scènes de genre et des portraits bourgeois, dévoilant ainsi son intérêt pour la vie quotidienne danoise.

C.W. Eckersberg, A la fenêtre, atelier de l’artiste, encre, crayon et lavis sur papier (23,1 x 27,4 cm), 1852, Statens Museum for Kunst

On soupçonne également l’influence d’Eckersberg lorsque Hammershøi joue à plusieurs reprises sur le motif de la nuque féminine découverte.

Christoffer Wilhelm Eckersberg, Femme devant son miroir, huile sur toile
(33,5 x 25 cm), 1837, Collection Hirschsprung, Copenhague

C’est un motif assez intrigant car il évoque une sensualité qui dénote avec l’atmosphère austère de ses toiles. Il crée une tension entre l’intimité qu’il suggère et l’immanquable mystère qui émane de ces intérieurs, rompant tout autant les attentes du spectateur qu’il les déçoit.

Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec jeune femme vue de dos, Strandgade 30, huile sur toile (60 x 50,5 cm), v. 1904, Randers Kunstmuseum, Randers

De ses prédécesseurs, Hammershøi gardera la volonté de prendre un motif trivial pour sujet (en témoignent non seulement ses célèbres intérieurs mais aussi sa peinture de paysage et d’architecture) et la liberté de jouer avec la perspective et le cadrage. Il faut toutefois noter quelques divergences qui rendent les toiles de Hammershøi si particulières. Wilhelm Bendz (1804-1832) s’intéresse aussi aux scènes d’intérieur bourgeoises quelques décennies plus tôt, mais avec un traitement très différent, tout d’abord parce qu’il place un certain nombre d’objets qui apportent une dimension narrative et anecdotique. Dans Intérieur, Amaliegade (v.1829), certains de ces objets jonchent le sol, tranchant radicalement avec les espaces vides et ordonnés de Hammershøi.

Wilhelm Bendz, Intérieur, Amaliegade, huile sur toile (32,3 x 49 cm), v. 1829, Den Hirschsprungske Samling

Le caractère spontané propre à ces scènes de genre disparait, au profit d’une dramatisation de l’espace où le vide devient envahissant, jusqu’à s’économiser toute présence humaine. Le peintre livre d’ailleurs un rare commentaire à ce sujet :

« J’ai toujours pensé qu’il y avait de la beauté dans ces pièces, même quand il n’y avait personne à l’intérieur, peut-être justement parce qu’il n’y avait personne. »

Vilhelm Hammershøi, Soleil dans le salon III, huile sur toile (54 x 66 cm), 1903,
Nationalmuseum, Stockholm

L’oeuvre de Hammershøi se distingue également par sa palette quasi monochrome, qui joue sur le blanc, le noir, et de multiples nuances de gris et de marron. un choix sur lequel l’artiste livre, une nouvelle fois, peu d’indices :

« Pourquoi je n’utilise que quelques couleurs estompées ? Je n’en ai aucune idée. Je n’ai rien à dire à ce sujet. C’est quelque chose de naturel pour moi, je ne saurais vous dire pourquoi. Quoi qu’il en soit, c’est comme ça depuis que j’ai commencé à exposer mon travail. Au mieux, on pourrait parler de couleurs neutres et réduites. Je suis intimement convaincu que moins un tableau est coloré, plus il est réussi du point de vue chromatique. »

La palette de Hammershøi est, de fait, éloignée de la tradition picturale scandinave où le travail sur la lumière est important et reproduit la nature ; Hammershøi ne se soucie pas du réalisme des tons et semble appliquer toujours le même filtre désaturé à ses sujets. Cela confirme que ses toiles se détachent de toute volonté de représentation objective et que l’artiste a choisi d’emprunter une voie à part, celle d’une peinture contemplative, reflet d’une mélancolie intérieure. Certaines influences de la littérature scandinave sont évoquées pour expliquer ce choix, notamment celles du poète et dramaturge norvégien Henrik Ibsen (1828 – 1906) et de l’écrivain suédois August Strindberg (1849 – 1912). Les toiles de Hammershøi se font donc l’écho d’une vision du monde poétique mais sombre, une tendance qui allait s’accentuer dans l’art de la fin du 19è siècle partout en Europe.

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Le monde intérieur de Vilhelm Hammershøi
L’héritier de l’âge d’or de la peinture danoise
L’ascendance hollandaise
L’influence romantique
Affinités contemporaines

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