L’aspect formel de la représentation animale

Dossier : Franz Marc et l’animalisation de l’art

Lorsqu’il peint ces animaux, Franz Marc est loin de toute recherche de mimétisme et de réalisme. Pourtant, il a commencé par étudier l’anatomie animale de façon très précise dès le retour de son deuxième voyage à Paris en 1907. Il réalisa des esquisses d’après nature, en fréquentant notamment les jardins zoologiques et les musées d’histoire naturelle. Il est possible qu’il ait visité les galeries de zoologie du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris, qui contenaient dès 1889 une collection d’animaux naturalisés qui eut un grand succès, de même que la ménagerie du Jardin des Plantes qui abrite, elle, des animaux vivants. A son retour, entre 1907 et 1910, Franz Marc put même donner des cours d’anatomie animale pour gagner sa vie.

Cartes postales du Muséum d’histoire naturelle à Paris (années 1900)
Artistes étudiant des animaux au Jardin des Plantes de Paris, in L’Illustration (2 août 1902)

Sa démarche n’est toutefois pas celle d’un peintre animalier. Franz Marc recherche à travers la figure de l’animal une forme d’harmonie et un moyen pour traduire une expression intérieure; comme l’explique Wassily Kandinsky, il s’agit de « présenter la nature non pas comme un phénomène extérieur mais comme l’élément de l’impression intense qu’on a récemment baptisée expression ». Ainsi, les formes peuvent varier d’une oeuvre à l’autre; elles sont parfois très angulaires, ce qui peut montrer une influence cubiste dans la mesure où les formes se retrouvent ainsi « géométrisées » et dans la mesure aussi où Marc expérimente avec la juxtaposition de plans sans se soucier de la tridimensionnalité de l’image (Biche dans le Jardin d’un Monastère, 1912, Tableau aux boeufs, 1913).

Franz Marc, Biche dans le jardin d’un monastère, 1912, huile sur toile (75,7 x 101 cm), Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich
Franz Marc, Tableau aux boeufs, 1913, huile sur toile (92 x 130,8 cm), Pinakothek der Moderne, Munich

On sait notamment que Franz Marc avait vu des expositions cubistes à Munich et qu’il avait rencontré Robert Delaunay en 1912. Mais la décomposition des formes n’est jamais poussée à son extrême (comme dans le cubisme analytique, par exemple), et si elles deviennent de plus en plus abstraites, c’est avant tout parce que Marc intègre le rythme des formes animales à celles des paysages qu’il peint autour. Parfois, à l’inverse, les formes sont entièrement curvilignes (Biches rouges II) et s’intègrent de la même manière au paysage qui est, lui aussi, tout en courbes. Le tout forme un ensemble harmonieux. Mais cette recherche peut également amener Franz Marc à combiner formes angulaires et formes linéaires dans un même tableau (Le Mandrille) sans que l’harmonie ne soit rompue. Il existe un lien artistique très important entre Franz Marc et Wassily Kandinsky, qui furent les deux membres fondateurs du Blaue Reiter. Ils ont en effet tous les deux une vision spirituelle de l’art, alors même qu’il existe de grandes divergences formelles dans leurs oeuvres. Ceci est vrai pour tous les artistes du groupe, dont l’approche stylistique et thématique est souvent variée, mais ces différences formelles comptent finalement peu car leur unité résidait dans une simple cause commune, celle du spirituel dans l’art. Ainsi, l’abstraction ne s’oppose plus à la figuration, l’intérêt résidant ailleurs que dans la représentation formelle, les formes n’étant plus qu’un moyen au service d’une même fin.

Franz Marc, Biches rouges II, 1912, huile sur toile (70 x 100 cm), Pinakothek der Moderne, Munich
Franz Marc, Le Mandrille, 1913, huile sur toile
(91 x 131 cm), Pinakothek der Moderne, Munich

Sa représentation de la nature est peu conventionnelle. Elle forme un tout avec l’animal, qui ne détermine en rien le paysage qui l’accompagne. L’animal et le paysage semblent se déterminer l’un l’autre, en formant un tout harmonieux et rythmé, et se fondent l’un en l’autre. Franz Marc, s’il a étudié avec précision l’anatomie animale, se servit de ses facultés surtout pour mieux maîtriser la forme et pouvoir ensuite l’exploiter d’une manière beaucoup plus libre et personnelle. En effet, comme il l’explique dans une lettre à August Macke datant de 1910, il place son pouvoir imaginatif au centre de sa création : « J’impose à mon imagination des exigences scandaleuses et je laisse de côté tout le reste, c’est-à-dire aussi bien la théorie que ce qu’on appelle l’étude de la nature. C’est la seule façon pour moi de travailler, en ne puisant que dans mes propres facultés imaginatives que je nourris avidement – sauf pendant les heures de travail ».

A l’automne 1912, Franz Marc et August Macke allèrent à Paris où ils rencontrèrent Robert Delaunay, qui avait participé aux deux expositions du Blaue Reiter, et qui leur montrèrent alors des vitraux qu’il avait réalisés. Ces vitraux impressionnèrent Franz Marc qui s’inspira de leurs effets de transparence, de leurs jeux de lumières et de leurs formes cristallines dans des toiles datées de 1913, telles que le Mandrille et Destins Animaux. Le pouvoir mystique de ces toiles réside en effet dans l’harmonie rythmique qui unit l’animal au paysage qui l’entoure. 

Franz Marc, Destins Animaux,
1913, huile sur toile (195 x 263,5 cm), Kunstmuseum Basel, Basel

Franz Marc s’intéresse de plus en plus aux formes abstraites, car elles lui permettent de traduire son identification avec la nature. Les formes deviennent de plus en plus stylisées dans le but de cerner la pureté spirituelle de l’animal et de le réduire finalement à son essence la plus primitive. Entre 1913 et 1914, Marc devait ensuite abandonner progressivement la peinture figurative pour composer des toiles presque exclusivement abstraites.

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Franz Marc et l’animalisation de l’art
L’animal : un sujet à part entière dans la peinture contemporaine
Anthroposophie et théosophie à l’origine de la quête de spiritualité dans l’art de Marc
L’animalisation de l’art
L’aspect formel de la représentation animale
Le symbolisme des couleurs

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