L’ascendance hollandaise

Dossier : Le monde intérieur de Vilhelm Hammershøi

Les intérieurs de Vilhelm Hammershøi font immanquablement penser à ceux de l’âge d’or néerlandais, période qui couvre grossièrement le 17è siècle aux Pays-Bas. Il est par exemple tentant d’établir un lien de parenté entre ses toiles et les intérieurs intimistes d’un Vermeer, d’autant que nous savons que Hammershøi a voyagé plusieurs fois aux Pays-Bas. Toutefois, comme pour toutes les autres influences perceptibles dans l’oeuvre de Hammershøi, l’ascendance hollandaise restera contenue et n’enlèvera jamais la part de singularité propre à l’artiste.

L’historienne de l’art Germaine Greer écrit :

« Vermeer ne cherche pas à surprendre et à choquer mais invite le spectateur à s’approcher du tableau, à se plonger à l’intérieur, à le découvrir intimement. »

Un tel constat pourrait aisément s’appliquer aux intérieurs de Hammershøi. Du maître hollandais, il garde en effet cette capacité à transposer sur la toile de banales scènes du quotidien et à attirer l’oeil du spectateur sur elles, capturant l’instant.

L’influence de Vermeer est parfois flagrante, comme son Intérieur avec piano et femme, Strandgade 30, qui fait écho à la Leçon de musique. En dehors du sujet similaire, celui d’une jeune femme jouant du piano, il existe plusieurs autres ressemblances dans la composition : le fait que la femme soit représentée de dos et au second plan, mais aussi la présence d’une table au premier plan sur laquelle ne sont disposés que quelques objets. Il faut toutefois souligner qu’à l’inverse de Vermeer, Hammershøi érige cette table en véritable barrière entre le spectateur et la jeune femme au piano. Il n’apparait donc pas immédiatement possible de traverser la pièce pour la rejoindre. On notera également la répétition des deux cadres accrochés au mur, quoique le sujet des tableaux soit nettement plus mystérieux chez Hammershøi. Enfin, il conserve l’éclairage venant de la gauche, avec une différence notable, qui est l’absence de visibilité de la fenêtre.

A gauche : Johannes Vermeer, La leçon de musique, huile sur toile (74,1 x 64,5 cm), v. 1662 – 1665, Royal Collection Trust, London. A droite : Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec piano et femme, Strandgade 30, huile sur toile (55,9 x 44,8 cm), 1901, collection particulière

A peu près à la même époque que Vermeer, Emanuel de Witte (1617 – 1692) propose lui aussi une variation sur un sujet très proche, avec un autre motif qui doit interpeler notre attention, celui des pièces vues en enfilade. Pour autant, Emanuel de Witte ne fait pas de ces intérieurs domestiques sa spécialité. Il peint également des scènes en extérieur, des portraits ou encore des scènes mythologiques.

Emanuel de Witte, Intérieur avec une femme jouant du virginal, huile sur toile (97,5 x 109,7 cm), v. 1660 – 1667, Musée des Beaux-Arts de Montréal

La parenté avec Vermeer est encore troublante dans Femme lisant (Strandgade 30), qui semble être une ré-interprétation, en miroir, de La liseuse à la fenêtre. On y retrouve le même sujet, un mobilier similaire, à l’exception du grand rideau peint au premier plan par Vermeer. Hammershøi choisit quant à lui de bloquer le passage avec une seconde chaise. Au lieu d’accrocher un grand tableau sur le mur du fond, il le remplace par un petit cadre avec un portrait et, surtout, clôt l’espace par une porte. Le fait qu’aucune fenêtre ne soit visible, contrairement à la Liseuse de Vermeer, contribue à cloisonner le personnage, et du même coup le spectateur, dans un intérieur sans issue , d’autant que la porte du fond est également fermée.

A gauche : Vilhelm Hammershøi, Femme lisant (Strandgade 30), huile sur toile (65,5 x 56 cm), 1908, Museum Sønderjylland, Kunstmuseet Brundund Slot, Aabenraa. A droite : Johannes Vermeer, La liseuse à la fenêtre, huile sur toile (83 x 64,5 cm), v. 1657, Staatliche Kunstsammlungen, Dresde

ll était déjà difficile pour le spectateur de savoir s’il était invité ou intrus face à une toile de Vermeer. Cela est encore plus vrai face aux intérieurs froids et distants de Hammershøi. A la différence des peintres hollandais, il n’exprime aucune émotion et aucune chaleur, et ne représente quasiment pas d’objet qui puisse introduire le caractère anecdotique que l’on trouve chez Vermeer, pas plus qu’une indication du métier ou de l’activité des personnages.

Johannes Vermeer, Le Géographe, huile sur toile (51,6 x 45,4 cm), 1669, Städel Museum, Francfort-sur-le-Main

D’autres peintre du siècle d’or hollandais semblent avoir inspiré les compositions de Hammershøi, ou méritent du moins notre attention. Des affinités existent par exemple avec Jacobus Vrel (1617 – 1681), qui peint des compositions énigmatiques à la palette restreinte, où le motif de la fenêtre est récurrent et associé à une silhouette féminine vue de dos et occupée à ses tâches domestiques.

A gauche : Jacobus Vrel (attribué à), Intérieur avec une femme assise près du foyer, huile sur toile (64,5 x 47,5 cm), v. 1654, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid. A droite : Jacobus Vrel, Femme à la fenêtre, huile sur bois (66,5 x 47,4 cm), 1654, Kunst Historisches Museum Wien

L’oeuvre de Pieter Janssens Elinga (1623 – avant 1682) fait aussi écho à celle de Hammershøi. Lui-même influencé par Pieter de Hooch (1629 – entre 1684 et 1694), Elinga a consacré sa carrière de peintre à la représentation de scènes de genre qui mettent en valeur la classe bourgeoise. Il peint leurs intérieurs, leurs foyers, glorifie aussi les vertus des activités domestiques. Plus encore, il s’attache aux effets de lumière produits par les rayons du soleil qui pénètrent dans la pièce et se projettent au sol, un motif que Hammershøi étudie également dans certaines de ses toiles.

A gauche : Pieter Janssens Elinga, Pièce dans une maison hollandaise, huile sur toile (61,5 x 59 cm), 1668-1672, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg. A droite : Vilhelm Hammershøi, Femme lisant à la lumière du soleil, huile sur toile (46,5 x 51,5), 1900, collection particulière.

Lorsqu’elles ne sont pas fermées, les portes chez Hammershøi laissent apparaître des pièces en enfilade. C’est là encore un motif assez fréquent dans la peinture d’intérieurs hollandaise à partir de 1645 ; dès cette époque on désigne ces représentations par le terme doorkijk. Samuel van Hoogstraten (1627 – 1678) nous en offre un exemple avec Les Pantoufles, une oeuvre qui lui est attribuée et dans laquelle trois portes se succèdent. L’artiste est coutumier de ce genre de représentation en perspective, ou chaque plan constitue un temps dans la narration. Celle-ci est possible parce que van Hoogstraten dispose un certain nombre d’objets et d’accessoires équivoques dans ses toiles, permettant une interprétation. De tels détails sont absents chez Hammershøi.

A gauche : Samuel van Hoogstraten (attribué à), Les Pantoufles, huile sur toile (103 x 70 cm), v. 1658, Musée du Louvre, Paris. A droite : Vilhelm Hammershøi, Intérieur, Strandgade 30, huile sur toile (65 x 54 cm), 1901, collection particulière.

On peut donc aisément percevoir l’influence de la peinture du siècle d’or hollandaise sur l’oeuvre de Hammershøi, à la fois dans les sujets retenus, la composition et l’intérêt pour la ligne. Gardons-nous toutefois d’y voir une simple ré-interprétation. Hammershøi n’en garde peut-être finalement que des éléments superficiels, car même si les sujets semblent similaires, il n’offre pas de clé de lecture ni de dimension narrative qui puisse révéler son intention. Il ne transpose pas le sujet dans un cadre contemporain mais utilise ces codes visuels pour nous plonger dans un univers particulier qui est le sien et lui appartient pleinement.

Anonyme (Ancienne attribué à Jan Miense Molenaer), Femme au chevalet, huile sur toile (41 x 21,7 cm), entre 1650 — 1699, Musée du Petit Palais, Paris
Esaias Boursse, Intérieur avec une femme au rouet, huile sur toile
(60 x 49 cm), 1661, Rijksmuseum, Amsterdam

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L’héritier de l’âge d’or de la peinture danoise
L’ascendance hollandaise
L’influence romantique
Affinités contemporaines

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