L’animalisation de l’art

Dossier : Franz Marc et l’animalisation de l’art

L’intérêt de Marc pour les animaux fut confirmé par son amitié avec le peintre animalier suisse Jean Bloé Niestlé (1884 – 1942). 

En décembre 1908, Franz Marc écrit ainsi à son éditeur, Reinhard Piper :

« Je suis à la recherche d’un bon style, pur et lumineux, dans lequel puisse, sans réserve s’exprimer une partie au moins de ce que nous avons à dire aux peintres modernes. Cela pourra être une sensibilité pour le rythme organique de toutes choses, une identification panthéiste au frémissement et à l’écoulement du sang de la nature, dans les arbres, dans les animaux, dans l’air ; rendre cela en tableau avec des mouvements nouveaux et avec des couleurs qui tournent en dérision notre vieille peinture de chevalet. Je ne vois pas pour l’animalisation de l’art de moyen plus heureux que le tableau d’animaux lui-même ».

Franz Marc fut donc l’un des plus importants artistes du 20è siècle à travailler sur le motif de l’animal. Mais son intérêt est particulier, ainsi que Kandinsky le dira plus tard : « Marc avait en général des relations directes avec la nature, comme un montagnard ou même un animal (…). Tout l’attirait dans la nature, mais surtout les animaux. Il existait un contact réciproque entre l’artiste et ses modèles, et c’est pourquoi Marc pouvait entrer dans la vie des animaux. Et c’était cette vie qui l’inspirait. Mais il ne se perdait jamais dans les détails et l’animal était toujours pour lui un des éléments de la totalité. Il construisait ses toiles comme un peintre, non comme un narrateur. Et c’est pour cette raison qu’il n’a jamais été un artiste animalier (…). Ce qui l’attirait, c’était le tout organique, donc la nature en général. » 

Paul Klee, quant à lui, écrit: « Plus humain, sa façon d’aimer est plus chaleureuse, plus appuyée. Humain dans sa façon de se pencher sur les bêtes, il les élève à lui. L’appartenance à la Totalité ne le conduit pas à s’y fondre tout d’abord pour se retrouver ensuite sur un pied d’égalité avec non seulement les animaux mais aussi la plante et le minéral. Chez Marc, la pensée de la terre a le pas sur celle du cosmos. » C’est donc à travers une vision panthéiste, universelle que Franz Marc conçoit son art et le motif animal. Son ambition est de renouer avec tous les éléments organiques, une préoccupation à laquelle Paul Klee tient lui-même particulièrement.

Franz Marc, Springendes Pferd, 1912, huile sur toile (122 x 87,5 cm), Franz Marc Museum, Kochel am See 

Le sentiment de désillusion, engendré par l’industrialisation rapide de l’Allemagne, est à la source d’un profond cynisme envers une société dite « moderne ». Cette angoisse et cette méfiance sont déjà sensibles à la fin du 19è siècle dans l’oeuvre des peintres symbolistes qui se tournent vers des idéaux détachés du monde matériel (ce qui explique aussi l’intérêt pour les Jungles de Rousseau et les cultures qui s’y rattachent par les artistes et les critiques). Elles atteignent leur paroxysme avec les peintres expressionnistes qui vont alors bouleverser les conventions picturales de manière radicale. On assiste également à un regain d’intérêt particulier pour les cultures dites « primitives » à cette époque, perceptible par exemple dans le cubisme dès Les Demoiselles d’Avignon de Picasso (1907) où les visages ressemblent à des masques africains. On assiste ainsi à une sorte de retour aux sources, des sources en lien avec des idéaux détachés de la société occidentale matérialiste et considérée comme impure. Franz Marc se désintéresse ainsi des humains (il peignit toutefois des nus humains jusqu’en 1912) pour se concentrer sur la figure animale, qui symbolise pour lui une pureté et une innocence à la base de tout renouveau spirituel. Il déclara : « Les impies dont j’étais entouré (surtout les hommes) n’éveillaient pas de sentiments vrais en moi, tandis que la vie intacte des animaux faisait résonner tout ce qu’il y avait de bon en moi ». Il appelle ainsi ses contemporains des « impies », des êtres donc dénués de foi qui s’opposent à l’essence pure, immaculée, des animaux.

Franz Marc, Füsche,
1913, huile sur toile (87 x 65 cm).
Museum Kunstpalast, Düsseldorf

En fait, Marc aurait même aimé pouvoir peindre le monde tel qu’il est perçu par l’animal, comme pour en obtenir une vision encore plus pure et plus primitive : « Existe-t-il une idée plus mystérieuse pour l’artiste que la manière dont la nature peut-être reflétée dans l’oeil d’un animal? Comment un cheval voit-il le monde, ou un aigle, une biche ou un chien ? » Pour Franz Marc, la vision humaine de la nature est pauvre et dénuée d’âme comparée à celle perçue sans doute par les animaux.En effet dans ses toiles Marc fait abstraction de l’homme au profit de l’animal et le paysage ne constitue plus que son environnement. Marc essaye de peindre la manière dont l’animal perçoit le monde tout en simplifiant les formes et les couleurs de manière à ne faire ressortir que l’essence même du sujet.

Plus généralement, Franz Marc conçoit le projet du Blaue Reiter comme un nouveau mouvement pictural qui montrerait « les fils ténus qui le relient à l’art gothique et aux primitifs, à l’Afrique et au vaste Orient, à l’art populaire et l’art enfantin originels si expressifs ». Il apporte donc un message universel et unitaire qui veut regrouper un art occidental passé avec un art extra-européen, ainsi qu’avec l’art populaire et les dessins d’enfants. De cette manière, il se rapproche encore de l’oeuvre dite naïve du Douanier Rousseau.

Mais pour cette génération d’artistes, la nature est aussi symbole de vie, ce qui l’apparente à la dimension nécessairement créatrice de l’art. Paul Klee, qui fut proche du Blaue Reiter écrit ainsi : « Le fonctionnement d’une machine est une chose; le fonctionnement de la vie est autre chose, de mieux. La vie crée et se reproduit. Quand donc une machine usagée a-t-elle eu des petits ? » Il remet donc lui aussi en question l’industrialisation massive et y oppose sa foi en une énergie créatrice supérieure, organique. Klee évoque « l’art comme émission de phénomènes, projection du fond originel supra-dimensionnel, symbole de la Création. Voyance. Mystère. » Il écrit encore : « les choses fondamentales de la vie ont leur principe en elle-même, leur être réside dans la fonction précise qu’elles remplissent en ce qu’on peut encore appeler “ Dieu ”. »

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Franz Marc et l’animalisation de l’art
L’animal : un sujet à part entière dans la peinture contemporaine
Anthroposophie et théosophie à l’origine de la quête de spiritualité dans l’art de Marc
L’animalisation de l’art
L’aspect formel de la représentation animale
Le symbolisme des couleurs

Bibliographie

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