Klimt : la controverse des peintures de l’Université de Vienne

Les peintures réalisées entre 1893 et 1907 par Gustav Klimt et destinées à la décoration du plafond de l’Université de Vienne figurent parmi ses œuvres les plus controversées.

En 1893, Klimt reçut de la part du ministre autrichien de l’éducation et de la culture la commande d’une série d’œuvres qui devaient orner la grande salle ou Aula Magna de l’Université. Son compatriote, l’artiste Franz Matsch, fut également sollicité sur ce projet. A l’origine, cette commande comprenait un large panneau central, quatre toiles destinées à orner des caissons ainsi que douze pendentifs représentant chacun une personnification des sciences. L’ensemble devait illustrer une thématique symbolisant le triomphe de la lumière sur l’obscurité, et donc du savoir et de la connaissance sur l’obscurantisme intellectuel. On confia à Matsch la réalisation du panneau central ainsi que la toile dédiée à la faculté de théologie, tandis que Klimt devait peindre les trois toiles destinées aux facultés de philosophie, de médecine et de jurisprudence. Les deux artistes devaient également se répartir les douze pendentifs – six chacun. En 1894, Klimt présente de premières ébauches qui sont bien accueillies. Mais le style de l’artiste évolue beaucoup dans les années qui suivent et se rapprochent de plus en plus du Symbolisme, ce qui le pousse à fortement revoir sa proposition. En 1898, il soumet les esquisses des trois toiles, très éloignées du projet présenté quatre ans plus tôt. Bien qu’elles ne suscitèrent pas l’enthousiasme général, le ministère de la culture et la direction de l’université accordèrent néanmoins leur confiance à l’artiste pour mener le projet à bien. Deux ans plus tard, Klimt présenta ainsi la première toile achevée, Philosophie.

Philosophie

Héliogravure de Philosophie datant de 1903-1904. Musée du Belvédère, Vienne

Une première version de la toile Philosophie fut donc présentée à la 7è exposition de la Sécession Viennoise en mars 1900. Elle représente à gauche un groupe de personnages qui symbolisent les différente étapes de la vie : la naissance, la fertilité et la mort. Ces thèmes sont d’ailleurs récurrents dans la peinture de Klimt. A droite, l’artiste explique qu’il a souhaité peindre le monde et le « mystère terrestre » à travers la figure nébuleuse d’une sphinge. Tout en bas, un visage aux traits bien définis semble surgir du bord inférieur de la toile ; il symbolise la connaissance.

Bien que cette œuvre reçut le premier prix à l’Exposition Universelle à Paris cette même année, elle fut rejetée en Autriche ; Klimt est accusé d’avoir peint une vision pessimiste de l’humanité, davantage influencée par les écrits de Nietzsche et de Schopenhauer que par les philosophes rationalistes et positivistes. Les silhouettes qu’il a peintes semblent en effet errer sans but, remettant ainsi en question le positivisme qui croit que l’homme saura finalement dominer la nature à travers le progrès scientifique et pourra ainsi atteindre le bonheur. Klimt nous montre à la place des êtres sans défense qui semblent aspirés dans un vide qu’ils ne peuvent pas contrôler.

87 membres de la faculté signèrent une pétition contre cette toile, accusant Klimt de peindre des « idées confuses à travers des formes confuses » et de ne rien connaître à la philosophie. A l’évidence, ils attendaient de l’artiste une toile plus proche de l’esprit de L’Ecole d’Athènes (1509 – 1511) peinte par Raphaël, et furent choqués par la nudité des personnages. Ils tentèrent néanmoins de déplacer leur critique vers la qualité esthétique de l’œuvre. Friedrich Jodl, leur porte-parole, déclara ainsi : « Ce n’est pas contre un art de la nudité, ni contre un art libre que nous nous battons, mais contre un art laid ».

Médecine

Photogravure de Médecine extraite du portfolio Das Werk von Gustav Klimt publié par Hugo Heller. Fondation Klimt, Vienne.

En dépit de cette première controverse, Klimt proposa sa seconde toile, Médecine, qui fut présentée à la 10è exposition de la Sécession Viennoise, du 15 mars au 12 mai 1901. A nouveau, Klimt représente les différentes étapes de l’existence : l’enfance, la grossesse, et la mort symbolisée par un squelette. Au premier plan, il peint Hygie, déesse grecque de la santé, fille du dieu de la médecine Asclépios, dont on aperçoit l’emblématique serpent enroulé autour de son bras.

Deux éléments scandalisèrent non seulement les professeurs de l’université mais également des politiciens. Le premier, et le plus important, était lié à la nudité des personnages, notamment celle de la femme présentée à gauche et symbolisant la souffrance. Ses contorsions furent alors jugées obscènes. On accusa Klimt de pornographie car ses nus furent considérés trop réalistes. Le second sujet de discorde concernait le personnage d’Hygie, qui se tient fièrement entre le spectateur et l’humanité, mettant ainsi en avant son pouvoir de vie ou de mort sur les individus. Elle est revêtue d’un costume luxueux et doré, et contemple le spectateur d’un regard froid, condescendant. Elle ne semble pas se soucier des vies humaines derrière elle. On reprocha donc à Klimt de ne pas avoir su représenter les fondements de la médecine, son caractère humble et sa mission : celle de prendre soin et de sauver des vies humaines. Le scandale engendré par cette toile prit une dimension politique ; Klimt manqua de peu d’être poursuivi en justice, et l’œuvre fut censurée.

Jurisprudence

Photographie de Jurisprudence. Musée du Belvédère, Vienne

Atteint par les critiques de ses précédentes réalisations, Klimt exprima dans Jurisprudence, la dernière des trois toiles, des sentiments plus tranchés. Présenté à la 18è exposition de la Sécession en novembre et décembre 1903, le tableau définitif n’avait plus grand-chose à voir avec l’esquisse soumise à l’origine. Il est possible que Klimt ait modifié son projet suite aux nombreuses controverses dont il a fait l’objet entre temps : son indignation imprègne la toile sur laquelle il peint une vision amère de la justice. Dans sa partie supérieure, il représente trois silhouettes féminines qui sont des allégories de la Loi, de la Justice et de la Vérité. Elles condamnent et punissent le personnage central, un homme pris au piège des tentacules d’une pieuvre.

Klimt exprime ici la cruauté de la justice, en nous mettant face à l’exécution d’un homme. Les trois silhouettes qui l’entourent sont impassibles et rappellent des Ménades ou des Furies. Elles symbolisent aussi le thème de la  « femme fatale », un sujet récurrent dans l’art symboliste qui apporte une dimension érotique troublante. Il est tentant d’assimiler l’homme puni à Klimt, et son exécution au rejet dont il fut l’objet et qui lui fit perdre sa liberté artistique. Comme les précédentes toiles, Jurisprudence fut vivement critiquée et Klimt accusé de pornographie et de perversion.

La réaction de l’artiste

Le scandale et le rejet provoqués par ses toiles incitèrent Klimt à démissionner du projet ; il refusa de peindre les six pendentifs qui devaient compléter la commande, et adressa une lettre au Ministre de l’éducation et de la culture le 3 avril 1905, dans laquelle il écrit :

Son Excellence, Dr. Von Hartel, m’a fait clairement comprendre par ses actions que mon travail est désormais devenu une source d’embarras pour ceux qui en ont fait la commande. Si cette tâche, qui a coûté des années de travail, doit être finalement menée à terme, je souhaite en tirer à nouveau de la satisfaction, et une telle satisfaction est totalement absente tant que, dans les circonstances présentes, je dois continuer à la concevoir comme une commande de l’Etat. Je suis, par conséquent, dans l’impossibilité de mener cette tâche, qui est pourtant déjà fort avancée, à son terme.

Gustav Klimt, Poisson rouge, huile sur toile (181 x 67 cm), 1901-1902, Musée du Belvédère, Vienne

Klimt remboursa l’acompte qu’il avait reçu pour la commande. Trois ans plus tôt, il avait déjà préparé sa réponse à ses critiques à travers la toile Poisson Rouge, qu’il voulait initialement appeler A mes détracteurs, et dans laquelle le personnage principal montre son postérieur au spectateur. Ses amis réussirent néanmoins à le convaincre de changer le titre. Klimt n’accepta ensuite plus aucune autre commande publique.

Ce qu’il advint des toiles

Durant la controverse, les trois peintures ne furent jamais accrochées à l’université comme elles auraient dû l’être, pas plus que la Théologie de Franz Matsch, jugée médiocre par la commission en charge du projet. En 1904, le gouvernement autrichien refusa de les voir présentées lors d’une exposition organisée à Saint-Louis, aux Etats-Unis. Klimt parvint toutefois à les racheter à l’Etat en 1905, puis il les modifia et les acheva. Il exposa en 1907 les trois toiles ensemble à Vienne et à Berlin, avant que son ami, l’artiste Koloman Moser, n’achète Jurisprudence et Médecine. Le mécène et collectionneur d’art August Lederer acquit pour sa part Philosophie. Mais les toiles furent toutes saisies par les Nazis en 1938 et exposées une dernière fois en 1943 avant d’être emmenées à Schloss Immendorf, un château où elles devaient être conservées. En mai 1945, les forces allemandes en repli mirent le feu au château, détruisant ainsi les toiles et d’autres œuvres de Klimt également présentes.

Tout ce qu’il nous reste aujourd’hui de ces œuvres sont quelques dessins préparatoires et des photos, dont une esquisse pour Médecine et une photo de la figure d’Hygie, prise peu avant que l’œuvre ne soit brûlée. Elle nous permet de savoir que le rouge, le violet et le doré étaient les couleurs dominantes de la toile. On sait aussi que la palette de Philosophie était essentiellement bleue et verte, et que Jurisprudence était surtout peinte en doré et en noir. En 2021, la technologie moderne a permis toutefois de reconstruire ces images dans le cadre d’un projet mené conjointement par Google Arts & Culture et le Musée du Belvédère, à Vienne.

Au-delà de la controverse causée par ces œuvres, cet épisode de la carrière de Klimt met en avant le problème de la liberté d’expression artistique à cette époque, notamment dans le cadre des commandes officielles. Klimt a préféré renoncer à son projet plutôt que de se soumettre aux règles académiques et ainsi compromettre son intégrité artistique.

De gauche à droite : les images de Philosophie, Médecine et Jurisprudence, une fois colorisées avec l’aide de l’intelligence artificielle. Projet mené par Google Arts & Culture et le Musée du Belvédère de Vienne.

Références

  • SCHORSKE Carl E., Vienne fin-de-siècle. Politique et culture. 1983, Seuil, Paris.
  • Die Fakultätsbilder von Gustav Klimt im Festsaal der Universität Wien, site de l’Université de Vienne
  • Google Arts & Culture, Les peintures des facultés
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