Anthroposophie et théosophie à l’origine de la quête de spiritualité dans l’art de Marc 

Dossier : Franz Marc et l’animalisation de l’art

Franz Marc était un homme profondément influencé par ses convictions religieuses et qui fit de ses préoccupations spirituelles une priorité qui affecta son art. Il étudia la théologie pendant un temps, ainsi que la philosophie et lut entre autres Epicure, Wagner et Nietzsche.

C’est entre 1902 et 1907 qu’il commence à peindre des esquisses ayant pour sujet des animaux. A cette époque, Marc voyage à travers l’Europe, notamment en Italie et en France, et il s’intéresse à l’unité organique et à l’harmonie entre les êtres vivants. En 1913, il projette la création d’une Bible illustrée, qui réunirait entre autres Kandinsky, Heckel, Klee et Kokoschka, mais la guerre empêcha cette iniative de prendre forme. 

Franz Marc, Blaues Pferd I, 1911, huile sur toile (112 x 84,5 cm). Lenbachhaus, Munich

Pour Marc comme pour d’autres artistes de sa génération, il est absolument évident qu’une nouvelle forme de spiritualité est sur le point de naître, qu’un renouveau spirituel nécessaire et salvateur est en train d’émerger.

« Il y a des signes ardents et caractéristiques d’une nouvelle ère qui s’élèvent partout tous les jours (…) Ce qui semble fantomatique aujourd’hui sera naturel demain. »

Franz Marc

Il regrette l’indifférence générale des gens pour cette nouvelle quête spirituelle, et déclare : « Nous savons que notre monde d’idées n’est pas un château de cartes avec lequel il faut jouer, mais qu’il contient les éléments d’un mouvement dont les vibrations peuvent-être ressenties aujourd’hui à travers le monde. » Il se place ainsi comme l’annonciateur d’une ère nouvelle, qui se substituerait à une forme de néant actuel : « Nous sommes aujourd’hui au carrefour de deux longues époques, similaire à l’état du monde il y a 1500 ans, quand il y avait également une période de transition sans art ni religion. »

Cette idée d’un renouveau proche est un espoir latent depuis la période romantique. Franz Marc suit ainsi une tendance de son temps qui fit réhabiliter le romantisme, tombé dans l’oubli depuis quelques décennies. Franz Marc l’écrit lui-même : « Nous croyons être aujourd’hui au tournant de deux longues époques ; le pressentiment n’est pas nouveau; on en avait entendu plus fortement l’appel cent ans plus tôt. »

On retrouve en effet la même conviction de vivre un tournant historique et la fin d’une époque que celle ressentie par les romantiques, mais aussi le même sentiment d’être un acteur essentiel de ce renouveau à venir où l’art devait tenir une place prépondérante. Franz Marc pensait ainsi vivre  » à l’époque d’une extraordinaire révolution de toutes les choses, de toutes les idées  » et, en tant qu’artiste, de « montrer aux contemporains des idées, le ferment des temps nouveaux, pour lesquelles nous luttons ». Parmi les Romantiques allemands, Novalis publia en 1826 un ouvrage intitulé La Chrétienté ou l’Europe, dans lequel il développe déjà l’idée d’une Europe nouvelle, dont le fondement serait la chrétienté et non l’héritage des Lumières et de la Révolution Française, et qui mènerait ainsi à l’unité et à la liberté. Il écrit : « En Allemagne (…), on peut déjà discerner en toute certitude les prodromes d’un monde nouveau (…). Tout cela n’est encore qu’indications incohérentes et sommaires, mais trahit au regard de l’historien une individualité universelle, une histoire nouvelle, une humanité nouvelle, (…) un nouvel âge d’or. »

« Seule la religion peut réveiller l’Europe et rassurer les peuples. »

Novalis

Ce renouveau spirituel annoncé est par ailleurs inévitablement lié à un renouveau de l’art ; celui-ci atteindrait ainsi un niveau d’authenticité supérieur. Marc souhaite « mener les gens aux sources de l’art (…) jusqu’à ce que vienne à nouveau un homme doté de pouvoirs mystiques ». Pour lui, « les gens en sont venus à comprendre que l’art prenait en compte les sujets les plus  profonds, qu’un renouveau ne doit pas être simplement formel mais être en fait une renaissance de la pensée. Le mysticisme s’est éveillé dans leurs âmes et avec lui les éléments les plus anciens de l’art ». Ce renouveau spirituel serait donc la clé d’un art nouveau lui aussi, il amènerait le spectateur à considérer l’oeuvre d’art de façon authentique, et celui-ci commencera « à rêver devant une peinture nouvelle et encouragera son âme à s’élever vers un autre niveau ». Pour Marc, l’art est nécessairement lié à la religion, et c’est à travers elle qu’il est sublimé.

« En fait, sans religion, l’art n’a ni grandeur ni pureté : plus l’art a été religieux, plus il a été artistique. »

Franz Marc

Toutefois, ce renouveau, s’il est inévitable, n’en reste pas moins un but à atteindre qui prend la forme d’une révolte : « En ce temps de grand combat pour un art nouveau, nous nous battons comme des « sauvages » désorganisés contre un vieux pouvoir établi ». Il y a bien sûr toujours ce rejet pour la pensée positiviste et le progrès technique qui semblent être les causes de la décadence spirituelle que Marc déplore. Pour lui, « la science travaille négativement, au détriment de la religion ». Il y a donc une véritable opposition entre une société régie par la science et le progrès, et celle idéalisée par Marc, concentrée sur la vie spirituelle et artistique. De même, Wassily Kandinsky écrit : « Notre âme, après la longue période de matérialisme dont elle ne fait que s’éveiller, recèle les germes du désespoir, de l’incrédulité, de l’absurde et de l’inutile. Le cauchemar des doctrines matérialistes, qui a fait de la vie de l’univers un jeu stupide et vain, n’est pas encore dissipé ».

Depuis la fin du 19è siècle avec les artistes symbolistes, il règne une méfiance face au positivisme chez toute une génération d’artistes qui doute du progrès de l’homme à travers le développement des sciences et de la recherche purement rationnelle. On vit alors se développer des courants de pensée qui prirent ces idées positivistes à contre-courant, et devinrent des mouvements spirituels qui allaient influencer encore les artistes au début du 20è siècle. 

Ce fut notamment le cas de la Société de Théosophie, développée par Mme Blavatska, et de la Société Anthroposophique fondée par Rudolf Steiner en 1912, deux courants mystiques syncrétiques qui allaient particulièrement influencer les pays germaniques et qui visaient à revaloriser la spiritualité dans une société où la science tend à se développer. Mme Blavatska déclare ainsi: « Un nouveau message de la vérité trouvera, grâce à la Société de Théosophie, une humanité prête à l’entendre; il existera des formes d’expression desquelles il pourra habiller les nouvelles vérités; une organisation qui, dans une certaine mesure, attendra sa venue pour débarasser sa route des obstacles et des difficultés matérielles ». Elle déclare encore: « Au XXIè siècle le monde sera devenu un Paradis en comparaison avec ce qu’il est aujourd’hui ». Ces propos sont rapportés par Kandinsky, qui croit lui-même que « la littérature, la musique, l’art sont les premiers et les plus sensibles des domaines dans lesquels apparaîtra réellement ce tournant spirituel ». Kandinsky n’est pas le seul à devenir un adepte de cette mouvance. Avant lui, les Nabis ou encore Paul Gauguin (lequel avait reproché aux Impressionnistes de s’être focalisés sur l’oeil et non sur le « centre mystérieux de la pensée ») pensent également que leur art est un rempart contre une société de plus en plus matérialiste, et que l’artiste est une sorte d’éclaireur pour le reste de l’humanité.  Par ailleurs, Gauguin, avec ses peintures de la période polynésienne notamment qui renoue avec l’image idéale d’une société primitive plus pure, fut une source d’inspiration importante pour les artistes du Blaue Reiter.

Paul Gauguin, Arearea, 1892, huile sur toile (75 x 94 cm).
Musée d’Orsay, Paris

La croyance de Marc selon laquelle une nouvelle religion serait sur le point de naître fait echo aux déclarations de l’anthroposophe Rudolf Steiner, qui place la spiritualité au centre de l’évolution de l’humanité. En 1913, la Société Anthroposophique donna d’ailleurs de nombreuses conférences à travers toute l’Europe, dont une à Munich. 

En 1912, František Kupka compose par ailleurs une étude de lignes verticales (La Cathédrale), qui fait partie d’une série d’oeuvres sur ce même motif. Dans les textes théosophiques, les lignes verticales seraient ainsi symboliques de la spiritualité masculine. Elles représentent la lévitation, l’ascension qui permet de passer du monde de la matière à celui de l’esprit. 

František Kupka, Lignes Verticales (La Cathédrale), 1912, pastel sur papier en couleur.
Museum of Modern Art, New York

La même année, Piet Mondrian peint Pommier en fleurs et Arbres, qui font également partie d’une série où le motif de l’arbre devient le support d’une réflexion poussée sur la représentation abstraite de la nature. Toutefois, pour Mondrian, il y eut un désintérêt progressif pour la Théosophie.

Piet Mondrian, Pommier en fleurs, v. 1912, huile sur toile Gemeentemuseum, La Haye
Piet Mondrian, Arbresz, v. 1912, huile
sur toile Carnegie Museum of Art, Pittsburgh

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Franz Marc et l’animalisation de l’art
L’animal : un sujet à part entière dans la peinture contemporaine
Anthroposophie et théosophie à l’origine de la quête de spiritualité dans l’art de Marc
L’animalisation de l’art
L’aspect formel de la représentation animale
Le symbolisme des couleurs

Bibliographie

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